A Blois, une image encore floue

Affiche du festival de Blois, 2018.

Alors, et Blois? Les Rendez-vous de l’histoire, consacrés cette année à «La puissance des images» ont été un succès. Une large palette de spécialistes a été conviée, un public nombreux s’est passionné pour les conférences illustrées, et plusieurs médias ont profité de l’effet de mise à l’agenda pour faire écho au festival. Ceux dont l’image est le terrain quotidien se sont réjouis de voir leur spécialité, habituellement tenue pour quantité négligeable, ainsi mise à l’honneur. Dans la sempiternelle question des progrès du recours aux sources visuelles dans les sciences sociales (étant entendu qu’on ne peut que progresser), l’édition 2018 du festival de Blois marquera désormais une étape dont la mention s’impose.

Pourtant, bien des aspects de cette mise à l’affiche pouvaient laisser songeur. Plutôt qu’un questionnement, l’affirmation d’une «puissance des images» a des allures de postulat. Parmi les nombreux exemples illustrant cette vision candide, le volume hors-série publié par Le Monde, «50 Images qui ont marqué l’histoire», propose la déclinaison paresseuse du credo photojournalistique dont Michel Guerrin avait fixé la légende dès 1988 dans Profession photoreporter1. C’est dans ce volume qu’on rencontre une des premières reformulations médiatiques du motif du «pouvoir des images», fable héritée de la guerre du Vietnam – et soigneusement déconstruite par la recherche historique.

Relecture de la concurrence des médias qui déshérite le photojournalisme au profit de la télévision, la légende décrit l’ascendant rêvé d’un journalisme vertueux, combattant une administration engagée dans une guerre injuste, ponctué d’images qui prennent une valeur allégorique précisément parce que les journaux télévisés se chargent du tout-venant de l’information. Cette idéalisation a posteriori passe sous silence le large soutien des médias américains à la politique gouvernementale, et le rôle insignifiant des photos de presse au sein des mouvements protestataires.

Cette mythologie réveille aussi l’intérêt des théoriciens pour la photographie, et croise les réflexions d’un historien d’art spécialiste de l’iconoclasme, David Freedberg, qui publie en 1989 Le Pouvoir des images2. Cet ambitieux essai abandonne l’herméneutique classique pour une analyse de la réception des œuvres, qui marie anthropologie et psychanalyse, et se clôt sur l’évocation de La Chambre claire de Roland Barthes. Le succès de ce volume et du déplacement qu’il opère donne le coup d’envoi des visual studies, qui vont poursuivre avec enthousiasme l’exploration de l’efficace des images3.

On cherchera en vain les éléments de cette généalogie dans les présentations proposées la semaine dernière aux historiens. Parmi l’offre foisonnante, mais finalement assez conventionnelle, qui allait de la propagande politique à l’image numérique en passant par les archives, la communication commerciale, la caricature ou la pornographie, il n’est pas certain que le public aura perçu que la question générique du festival traduit une évolution récente des problématiques de la recherche.

Une question moins simple qu’il y paraît. Louis Marin distinguait soigneusement la puissance comme capacité, réserve de force, de ses effets tangibles. Dans son œuvre conclusive, dont le titre (Des pouvoirs de l’image, 1993) prenaît malicieusement le contrepied de celui de l’ouvrage de Freedberg, il estimait que toute formulation d’une essence de l’image comme pouvoir ne pouvait être «qu’une fiction théorique relevant d’une hypothèse métapsychologique»4.

Sur le plan théorique, les sciences du langage ont déjà été confrontées aux contradictions auxquelles se heurte aujourd’hui la science des images5. Après l’élaboration de la thèse des actes de langage (speech acts), proposée dans les années 1960 par Austin et Searle6, la discipline issue de ces travaux, la pragmatique, allait établir que l’analyse des effets implique la prise en compte de situations sociales et historiques complexes, dont la vision à travers le seul prisme du langage n’est qu’une simplification essentialiste7.

Plutôt que de présenter les mots comme chargés d’une mystérieuse puissance, la pragmatique les décrit comme des vecteurs au sein d’un canevas d’interrelations qui comprend l’autorité de l’émetteur, la nature du contexte ou encore le consentement du destinataire. Le prononcé d’une formule rituelle («Je vous déclare mari et femme») n’est que l’une des conditions qui doivent toutes être remplies pour autoriser la modification. Comme le suggère un gag récurrent (voir le sketch de Rowan Atkinson dans Quatre mariages et un enterrement), qu’il soit possible de ne pas réaliser correctement l’énoncé sans altérer son effet montre la part que l’efficacité du speech act doit à une convention symbolique.

Un obstacle à un examen du même ordre sur le terrain des formes visuelles est justement la notion d’image. Dénomination vernaculaire qui mêle indistinctement mécanismes cognitifs, projections imaginaires, productions graphiques et enregistrements visuels, celle-ci a surtout pour caractéristique d’être mobilisée comme l’opérateur d’une distinction artificielle entre l’univers du discours ou du texte, censé faire appel à la raison, et celui du visuel, supposé reposer sur une connaissance intuitive ou émotionnelle. La césure essentialiste qu’impose la tradition logocentrée prescrit simultanément un ordre hiérarchique qui place l’image au rang des formes secondes.

Comme on a pu l’observer à Blois, la notion d’image invite à focaliser l’attention sur le contenu visuel, sur sa dimension formelle et sur son mode de production, selon le modèle forgé par l’histoire de l’art, plutôt qu’à interroger ses modalités de présentation ou son intégration au sein d’un système narratif intermédial. Difficile dans ces conditions de mener à bien l’analyse de pratiques culturelles qui relèvent pour la plupart d’associations hybrides entre image et langage.

J’ai tenté pour ma part, dans le cadre d’une table ronde consacrée à l’image numérique, de montrer que les évolutions des pratiques visuelles concernent prioritairement l’éditorialisation des documents, la prise en compte des conditions de leur exposition ou de leurs circulations, ou leurs usages argumentatifs au sein de la conversation – soit un ensemble de traits qui portent sur la socialisation des images. Ces observations suggèrent de développer des modèles narratifs et communicationnels mieux adaptés à l’intégration intermédiale et à la lecture sociale des images. C’est à ce programme que seront consacrés mes séminaires de cette année.

  1. Michel Guerrin, Profession photoreporter, Paris, Gallimard/CGP, 1988. []
  2. David Freedberg, The Power of Images. Studies in History and Theory of Response, University of Chicago Press, 1989 (traduit en français sous le titre Le Pouvoir des images par A. Girod en 1998, aux éditions Gérard Montfort). []
  3. Alain Dierkens, Gil Bartholeyns, Thomas Golsenne (dir.), La Performance des images, éditions de l’université de Bruxelles, 2010. []
  4. Louis Marin, Des pouvoirs de l’image, Paris, Seuil, 1993. []
  5. Horst Bredekamp, Théorie de l’acte d’image (2010, trad. de l’allemand par F. Joly et Y. Sintomer), Paris, La Découverte, 2015. []
  6. John L. Austin, Quand dire, c’est faire (1962, trad. de l’anglais par G. Lane), Paris, Seuil, 1970; John R. Searle, Les Actes de langage. Essai de philosophie du langage (1969, trad. de l’anglais par H. Pauchard, Paris, Herrmann, 1972. []
  7. Geoffrey Leech, Principles of Pragmatics, Londres, Longman, 1985. []

3 Commentaires

  1. ça promet…! (mais on viendra…)

  2. On compte sur tes commentaires! :)

  3. Cette image floue en affiche est très pertinente : il s’agit moins des images que de leur commentaire ou de la conversation. La lisibilité est secondaire parce qu’inutile aux commentateurs.
    Jean François Chevrier résumait parfaitement la situation en une formule aussi brève que pertinente dans son texte consacré au travail de Patrick Faigenbaum à l’occasion de l’exposition « Fotografias 1973-2006 » de la fondation Gulbenkian :
    « Il semble au contraire que les images aient besoin d’un espace de contemplation protégé de la rumeur des informations et des discours, comme de l’immense bavardage de la soi-disant culture visuelle. »
    Bon bavardage.

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