Pourquoi montrer Lola?

L’écran affiche le portrait de la petite fille assassinée. Le 18 octobre, sur un ton désolé, l’animateur de la chaîne d’info CNews Pascal Praud résume le point de vue de l’extrême-droite: «La mort de Lola, 12 ans, est un miroir de notre société: barbarie gratuite, immigration hors-contrôle, Etat impuissant (…) Elle est sans doute une conséquence d’une politique qui laisse sur le sol de France des individus qui n’ont rien à y faire.»

D’origine algérienne, la principale suspecte a fait l’objet d’une Obligation de quitter la France (OQTF) pour défaut de présentation d’un titre de séjour valide. Inspirée par le Front National, la politique xénophobe de restriction des visas et de criminalisation des étrangers en situation irrégulière a conduit à une aporie taillée sur mesure pour susciter l’indignation: le crime n’aurait pas eu lieu si son auteure avait été reconduite à la frontière, comme la loi l’eût imposé (si elle avait été applicable). Fruit d’un imaginaire raciste désormais profondément installé dans les codes de la République, la récupération politique d’un meurtre aux causes énigmatiques, mais manifestement atroce, alimente un emballement médiatique qui accumule rumeurs et interprétations fallacieuses.

Conscient de l’effet de cette offensive sur son électorat le plus conservateur, l’exécutif réplique par la voix de ses ministres Gérald Darmanin et Eric Dupont-Moretti, qui dénoncent «le commerce indigne de la démagogie» et appellent à la «décence». Quelques jours après le deuxième anniversaire de l’assassinat de Samuel Paty, qui a vu l’instrumentalisation cynique de cette tragédie par un pouvoir incapable de protéger ses agents, cette condamnation ne pèse toutefois pas bien lourd.

Je me bornerai ici à l’examen des aspects visuels de ce meurtre qui a endeuillé le pays. Quelques jours après la découverte du corps, c’est la circulation du portrait de Lola sur les réseaux sociaux qui alerte sur la manipulation de l’émotion. Alors que l’incertitude règne encore sur les conditions du crime, et que chacun imagine la douleur de la famille, la mise en avant de l’image souriante d’une victime innocente, sous couvert d’hommage, vise à susciter un sentiment de compassion, d’injustice et à alimenter la colère.

La publication d’images de victimes s’inscrit dans un faisceau de conventions relativement étroit. Appliqué d’autant plus strictement que les victimes sont proches du public visé, le principe général est de ne pas diffuser les images de violence ou de souffrance des victimes, par respect pour celles-ci et pour éviter de choquer ou de provoquer des réactions de surenchère. C’est pourquoi nous n’avons pas vu l’image des victimes des attentats du Bataclan, ni celles des fusillades dans les écoles Etats-uniennes.

Cette règle connaît certains aménagements, en particulier lorsque les populations touchées appartiennent aux pays du Sud, ou lorsqu’il s’agit de minorités victimes de discriminations. Susan Sontag soulignait le biais raciste qui permet à un Occidental de voir sans ciller la photo d’une petite vietnamienne nue, fuyant les flammes d’un bombardement au napalm. Mais la question est plus complexe, car le non-respect de l’interdit est volontaire. Les images violentes sont diffusées dans un but d’alerte et de dénonciation. Les photos du petit Aylan (Alan) ou la vidéo de l’agonie de George Floyd visent à mettre l’émotion au service d’une cause. On notera que, dans le cas de la mort de George Floyd, des protestations se sont exprimées pour regretter la visibilité donnée à l’image du crime. J’ai moi-même justifié cette visibilité par la revendication de justice sociale qu’elle traduit, tout en étant conscient de la difficulté de ce choix. L’attribution d’une signification qui dépasse le cas individuel peut légitimer l’exposition d’une victime.

Une autre circonstance qui la justifie est le souhait de lui rendre hommage. Par la démocratisation des pratiques de citation visuelle, les réseaux sociaux ont largement contribué à encourager des formes de participation publiques au deuil, comme la modification des portraits de profil, qui a par exemple suivi les attentats de Charlie. Le choix se portera dans ce cas sur des images positives de la victime. A côté du portrait photographique, l’expression de l’hommage se traduit par le recours à des adaptations graphiques, qui embellissent le souvenir et manifestent l’iconisation des victimes.

Si l’hommage aux disparus et l’instrumentalisation politique devraient constituer des registres distincts, en pratique, cette séparation n’a guère de sens, puisque l’instrumentalisation consiste précisément en une réappropriation de l’émotion. Dans le cas de Lola, le recours à l’image emprunte les formes de l’hommage, mais les caractères de la production graphique et sa mobilisation dans l’espace public manifestent un investissement militant puissant. Il faut interroger ici le rôle du parti Reconquête d’Eric Zemmour, chef d’orchestre de la récupération politique du meurtre de la petite fille.

L’ancien candidat à la présidentielle en théorise l’exemplarité par la création du néologisme «francocide». Zemmour explique qu’il s’est inspiré du terme «féminicide», qui transforme la perception de crimes individuels en phénomène social. Dans sa bouche, l’assassinat de Lola devient un «crime commis contre un Français par un étranger», une incarnation emblématique de la thèse complotiste du «Grand remplacement». Toujours selon Zemmour, «Lola a été tuée parce que c’est une blonde aux yeux bleus. Ce n’est pas un fait divers, c’est un fait politique.»

Cette lecture qui rencontre un large écho dans la mouvance suprémaciste est relayée par des médias comme CNews ou Valeurs actuelles, qui choisit d’afficher en couverture le visage de Lola. On notera que la récupération ne se limite pas à une interprétation opportuniste du crime. Par l’exploitation publique des images ou l’achat de noms de domaine composés à partir du prénom Lola, c’est la méthode de l’agit-prop, caractéristique de la gauche radicale et des mouvements citoyens, qui est copiée avec application par la galaxie zemmouriste. La lecture racialiste des traits de la petite fille agit comme une reprise en miroir de l’exposition du meurtre de George Floyd, où l’antagonisme du policier blanc et de la victime noire incarnent dans l’image la discrimination raciste.

Peut-on mettre les moyens de l’antiracisme au service du racisme? C’est la méthode suivie avec constance par les mouvements néonationalistes, qui se sont approprié les injonctions féministes ou les valeurs de laïcité pour mieux dissimuler un programme islamophobe. Mais contrairement à ce que voudraient faire croire les activistes, toutes les causes ne se valent pas. La revendication d’égalité ne peut pas s’allier avec la haine de l’autre. La récupération trop visible du crime par la mouvance suprémaciste a finalement suscité le malaise jusque dans les rangs de l’extrême-droite – conduisant le Rassemblement national à renoncer à participer à la manifestation pour Lola du jeudi 20 octobre. Brandir l’image de la petite fille en criant «Migrants assassins, politiques complices» est en effet une bien triste façon de lui rendre hommage.

MàJ du 21/10/2022: La famille demande que «cesse instamment, et soit retirée, toute utilisation du nom et de l’image de leur enfant à des fins politiques». Ses parents souhaitent «pouvoir honorer la mémoire de leur fille dans la sérénité, le respect et la dignité qui lui est due» (AFP).

6 réflexions au sujet de « Pourquoi montrer Lola? »

  1. @Laurent Fournier: Il y a sur L’Image sociale bien d’autres exemples de discussion des nuances de l’iconisation – jusqu’à l’aveu de mon renoncement à voir des images de mort (http://imagesociale.fr/2731). C’est bien là l’intérêt de ce carnet: conserver le détail des mises en contexte qui permet de mieux comprendre nos réactions…

  2. Oui, j’ai relu votre billet de l’epoque, et tous les commentaires, et je suis frappe par la sincerite, le caractere « nu », la visibilite sans affectation du travail que ca represente, et effectivement votre blog a une valeur « heuristique », non seulement pour vous comme vous le reconnaissez, mais pour moi aussi et, tres visiblement, pour beaucoup d’autres personnes. Merci pour cela !

  3. Ce qui est choquant dans la mise en scène plus ou moins élaborée de ces images, c’est que les victimes sont complètement passives, et la différence parfois fine entre l’hommage et l’insulte dépend entièrement de nous, de notre regard, de nos pensées. Ce que nous voyons en regardant ces images, c’est réellement nous-mêmes. Elles sont un miroir actif de ce que nous sommes, de la manière spécifique et personnelle dont nous sommes humains. Il est très important de réfléchir sérieusement à ces images, à qui les a produites, qui nous les montre, et pourquoi. Et bien sur, qui a fait l’acte mis en scène dans les images. C’est terrible, terrifiant, de voir, très souvent, la similarité entre les images des enfants Syriens (reproduits en pleine page de couverture d’un quotidien Français), du petit Aylan, des mourants torturés de Abou Ghraib, des vidéos de l’ISIL, les cadavres de Bucha, et de constater leur parenté: Leur côté lisse et professionnel, « bien composé », et ce constat terrifiant: La connivence entre l’acte et l’image, et par conséquent, leur appel à complicité ! Et la demande muette, impuissante des victimes, nos témoins, de nous comporter en humains.

    Toute action porte en elle les germes de sa déconstruction (« sauf la justice », disait Jacques Derrida). La liberté est toujours possible. Et l’effort vers la liberté, nécessaire.

  4. Je vous remercie pour ce complément d’information.

    J’ai peur que la médiatisation de cette affaire et de la suspecte qui la compose renforce les violences faites aux Femmes.

    Je parle sous votre contrôle, également.

    Est-ce que la deuxième phrase de votre article confirme le scoop donné par PL BASSE sur le plateau d’ASI face à DS en juin 2021 sur PRAUD ?

    Merci à Vous pour votre réponse.

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