En imagesNotesNotes de séminaire

L’image ne suffit pas

Mort de George Floyd, Minneapolis, 25/05/2020 (photogramme, floutage AG).
Quatre jours d’émeutes à Minneapolis sont venus démentir une nouvelle fois l’hypothèse formulée en 1977 par Susan Sontag de la banalisation du spectacle de la violence1. Impossible de considérer sans effroi la vision atroce de l’agonie de George Floyd, asphyxié par le policier Derek Chauvin le 25 mai 2020. Captée par une passante et diffusée sur les réseaux sociaux, la vidéo, qui réveille les pires souvenirs de la période esclavagiste, a soulevé l’indignation dans le monde entier.

Tout écœure dans cette séquence. Non seulement la mort d’un homme en place publique, mais la longue torture administrée par un représentant de l’ordre, insensible à la souffrance de sa victime, malgré ses cris de douleur et les protestations des témoins. Certains ont rapproché cette mise à mort des scènes de décapitation d’otages par les terroristes jihadistes, mais sa dimension raciste et l’indifférence affichée par les policiers face à la caméra, qui traduit le sentiment de leur impunité et donne l’impression de les voir maîtriser un animal plutôt qu’un être humain, viennent encore ajouter à l’horreur.

En France, alors que le député de la droite dure Eric Ciotti propose d’interdire de filmer les agissements des forces de l’ordre, d’autres soulignent le caractère irremplaçable des documents vidéo dans l’information de l’opinion. Autrefois réservée aux seuls journalistes, la capacité à témoigner par l’enregistrement dans l’espace public est en effet une liberté et un droit fondamental. «Aujourd’hui grâce à notre arme, notre téléphone, les flics racistes ne seront plus jamais tranquilles», énonce la réalisatrice Maïwenn, reprenant le raisonnement qui définit le copwatching, et conduit les acteurs à multiplier les prises de vue dans l’espace public.

Le paradoxe est que, malgré des décennies de dénonciation des violences racistes, le meurtre de George Floyd confirme que les pratiques policières demeurent inchangées. Pire encore: on peut mourir pour avoir filmé la police. En France, en janvier dernier, Cédric Chouviat a succombé dans des conditions similaires à son interpellation, parce qu’il avait eu le tort de brandir son téléphone portable pour affronter un contrôle.

L’absence de modification des pratiques policières semble donner raison aux partisans de la thèse de la banalisation des images. Après plus d’un an de mise en avant d’une répression brutale, pendant la séquence des Gilets jaunes, cette thématique a brusquement disparu du débat public au moment du confinement, alors même que que l’instauration de l’état d’urgence sanitaire donnait lieu à une nouvelle recrudescence de violences.

Après bien d’autres, les émeutes de Minneapolis tendent cependant à prouver que les documents du scandale ne restent pas sans effets. Il est faux de croire le public vacciné contre l’émotion par l’avalanche des images. Poser le problème de cette manière relève en réalité d’un contresens. Il existe une différence fondamentale entre la compréhension des productions fictionnelles, qui n’ont pas de caractère d’authenticité et sont identifiées comme résultant d’une élaboration, et un enregistrement documentaire, qui n’est pas perçu comme une «image», au sens d’un dispositif construit, mais comme la restitution d’un événement. Dans ces conditions, la vision d’une souffrance réelle déclenche l’empathie que nous ressentons à l’égard de tout être humain. Et l’empathie est inépuisable.

Volontiers imputée à la banalisation des images, l’absence d’évolution des situations dénoncées résulte d’une autre illusion: celle qui voudrait qu’un mouvement d’opinion trouve immédiatement sa traduction dans l’espace politique. Illustrée par l’expression «démocratie d’opinion», cette relation n’a pourtant rien d’automatique.

Si un document visuel a bel et bien valeur d’alerte, et peut être à l’origine d’une mobilisation dans l’espace public, il serait naïf de croire que cette expression seule suffit à modifier une situation. Un an de manifestations de Gilets jaunes n’ont pas changé d’un iota la politique du gouvernement français, y compris sur son volet policier. Pour passer de la sphère de l’opinion à celle de l’action, il faut agir sur d’autres leviers: des relais militants, qui étendent la lutte dans l’espace social, et des relais politiques, qui assurent sa concrétisation dans l’espace légal. Ajoutons qu’à un moment où la supposée «fin de l’histoire», ère du bonheur capitaliste, se heurte à des résistances imprévues, la verticalisation du pouvoir éloigne de plus en plus l’action politique de la volonté des peuples. Dans nos démocraties écartelées, ce n’est pas parce qu’une image mobilise l’opinion que le désir de justice qu’elle exprime sera entendu.

[MàJ 01/06/2020] Diffusée par CNN, une brève séquence, prise de l’autre côté de la rue au début du plaquage ventral, montre que George Floyd est immobilisé par trois agents qui pèsent sur lui de tout leur poids. Complétant le point de vue partiel de la vidéo virale, cet enregistrement illustre le problème de la sélection par le cadrage, qui a focalisé l’attention sur Derek Chauvin, seul acteur du plaquage visible à l’image. Si cette séquence ne change rien sur le fond, elle permet cependant de mieux distinguer le caractère évocateur d’une vision de la confrontation qui la réduit à deux personnages principaux: le tortionnaire blanc et la victime noire. Cette simplification allégorique a renforcé l’émotion suscitée par cette image (voir également la reconstitution proposée par le NYTimes).

  1. Voir Sur la photographie (traduit en français en 1979). Susan Sontag contredira en 2002 dans Devant la douleur des autres (Bourgois, 2003) ce qu’elle appelle une «critique conservatrice», qu’elle compare à l’approche de Guy Debord ou de Jean Baudrillard. []

9 réflexions au sujet de « L’image ne suffit pas »

  1. Vous écrivez « la verticalisation du pouvoir éloigne de plus en plus l’action politique de la volonté des peuples. » Ceci est une vérité énoncée sans preuve. Elle laisse supposer que :
    * l’action politique n’es pas le fruit de de conflits entre diverses volontés
    * il existe une (et une seule) volonté des peuples
    * le capitaliste a une volonté propre, qui s’oppose à la (soit-disant) volonté du peuple (« la supposée «fin de l’histoire», ère du bonheur capitaliste, se heurte à des résistances imprévue »)
    * les gilets jaunes incarnent bien la volonté du peuple (« Un an de manifestations de Gilets jaunes n’ont pas changé d’un iota la politique du gouvernement ») [comme si personne n’avait vu les incohérences internes des revendications des gilets jaunes]
    * le pouvoir est vertical [comme si le pouvoir des municipalités, des régions.. n’existait pas et était soumis au total dictat de la partie fédérale du pouvoir]
    * le pouvoir est de plus en plus vertical

    Ne vous trompez pas : je ne suis pas un affreux capitaliste prêt à saigner la population. Je suis un écologiste, élu municipal qui veut réduire les pressions environnementales et qui souhaite bien plus d’égalité. Et dans mon combat, je me trouve face à une partie de « la population » qui veut dépenser plus, qui ne veut pas de transition vers un monde plus durable si cela réduit leur consommation, dont des vacances en avion et le dernier portable. Et ceci se manifeste à un niveau local.

    Votre texte est fort intéressant, cependant vous présentez la réalité comme séparable entre les bons (la population, incarnée par « les gilets jaunes ») et les méchants (les capitalistes), le tout dans une attitude pseudo-scientifique (références, carnets de recherche…). Je pense que sur ce coup-ci, vous faites reculer la bonne compréhension des choses politiques et sociales. Dommage, on a besoin de vous dans vos domaines d’expertise pour faire avancer la cause sociale. Une prochaine fois peut-être ?

  2. @Hadelin de Beer: Votre commentaire me donne l’occasion de revenir sur une conclusion en effet elliptique (mais pas au point de tomber dans la caricature que vous en proposez). Il s’agit de répondre à la question, souvent posée, de la performance des images (l’exemple le plus frappant étant celui de la photo de Nick Ut de la «Napalm girl» en 1972, supposée avoir contribué à arrêter la guerre du Vietnam, voir: http://imagesociale.fr/5339). Les effets immédiats suscités par la vidéo de la mort de George Floyd sont patents, comme l’étaient par exemple les réactions provoquées par les photos du petit Aylan en 2015 (http://imagesociale.fr/2083), ou les vidéos de violences policières, devenues virales pendant le mouvement des Gilets jaunes (http://imagesociale.fr/7976).

    S’il est trop tôt pour tirer des conclusions définitives à propos de la séquence de Minneapolis, tous les exemples récents nous placent devant un constat contradictoire: celui de l’absence de modifications à long terme des pratiques dénoncées: la politique migratoire en Europe n’a pas connu d’inflexion durable, pas plus que les violences policières en France. S’agit-il d’un problème lié à la nature des sources? Mon hypothèse, appuyée sur la critique des évolutions politiques récentes des démocraties occidentales, consiste plutôt à interroger le lien suggéré par les théories de l’espace public (Habermas) entre mobilisation de l’opinion et décision politique.

    Apparemment, la relation que présuppose l’expression «démocratie d’opinion» se trouve aujourd’hui altérée. L’explication des raisons de cet affaiblissement excède mon cadre de spécialité, raison pour laquelle je me borne à esquisser rapidement une piste, mais le constat des difficultés de la machine démocratique est l’un des mieux partagés par les spécialistes (Colin Crouch, Post-démocratie, 2013). En résumé, pour revenir à ma question initiale, la performance des images est comparable à celle des manifestations dans l’espace public, ce qui est loin d’être négligeable. Mais de même qu’une mobilisation publique ne suffit pas à infléchir une situation, l’image seule n’a pas le pouvoir de faire des miracles. Cette conclusion ne doit nullement empêcher les minorités d’utiliser cette arme, mais elle doit les conduire à en prolonger les effets par d’autres moyens.

  3. Si cela peut vous intéresser, il existe deux playlists mises en ligne par l’ancien chroniqueur musical de Siné Hebdo :

    Il y a une playlist de chansons francophones :

    https://www.youtube.com/watch?v=j4jpxrV0L5I&list=PLkeA_mTMOkTvxc0FygHdo4FmcR3zB-0CV

    et de chansons internationales :

    https://www.youtube.com/playlist?list=PLkeA_mTMOkTv5JpavYacWeRrMnkVNvg2s

    Par ailleurs, si jamais des lectures romancées et policières vous intéressent sur le sujet, je peux vous conseiller, à mon humble avis :

    en France :

    Jean-Patrick MANCHETTE, « L’affaire N’Gustro »,1971, coll Folio Policier, n°75, 224 pages.

    aux États-Unis :

    Chester HIMES, « La reine des pommes », 1958, coll Folio Policier, n°66, 304 pages.

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